[...] Pourquoi est-il permis de plaisanter sur Mahomet et non sur le génocide des
juifs ?, interrogent à cor et à cri les intégristes en lançant un concours de
dessins humoristiques sur Auschwitz. Donnant, donnant : ou bien tout doit être
autorisé au nom du free speech (liberté d'expression), ou bien censurons
équitablement ce qui choque les uns comme ce qui hérisse les autres. Beaucoup de
défenseurs du droit à la caricature se sentent piégés. Au nom de la liberté
d'expression, vont-ils publier des quolibets sur les chambres à gaz ?
Irrespect pour irrespect ? Transgression pour transgression ? Faut-il
mettre sur le même plan la négation d'Auschwitz et la désacralisation de Mahomet
? C'est ici que deux philosophies irréductiblement s'opposent. L'une dit oui, il
s'agit de deux "croyances" équivalentes, également bafouées ; il n'existe pas de
différence entre vérité de fait et profession de foi ; la conviction que le
génocide a eu lieu et la certitude que Mahomet fut éclairé par l'ange Gabriel
sont du même registre. L'autre dit non, la réalité des camps de la mort est de
l'ordre du constat, pas la sacralité des prophètes, qui relève de l'engagement
des fidèles.
Pareille distinction entre le factuel et la croyance est au fondement
de la pensée occidentale. Déjà Aristote sépare, d'une part, le discours
indicatif susceptible d'être discuté afin d'aboutir à une affirmation ou une
négation, d'autre part, les prières. Ces dernières échappent à la discussion
parce qu'elles ne constatent pas, elles implorent, promettent, jurent, décrètent
; elles ne visent pas une information, mais une performance. Lorsque l'islamiste
fanatique affirme que les Européens pratiquent la "religion de la Shoah", comme
lui celle de Mahomet, il abolit la distinction du fait et de la croyance ; pour
lui, il n'existe que des croyances, donc l'Europe favorise les unes contre les
autres.
Le discours civilisé, sans distinction de race ou de confession,
analyse et circonscrit des vérités scientifiques, des vérités historiques et des
états de fait qui ne relèvent pas de la foi, mais de la connaissance. On peut
les tenir pour profanes et d'une dignité inférieure, n'empêche qu'elles ne se
confondent pas avec les vérités de la religion. Notre planète n'est pas la proie
d'un choc de civilisations ou de cultures, elle est le haut lieu d'une bataille
décisive entre deux méthodes de pensée. Il y a ceux qui décrètent qu'il n'existe
pas de faits, mais seulement des interprétations qui sont autant d'actes de foi.
Ceux-là ou bien versent dans le fanatisme ("je suis la vérité") ou bien tombent
dans le nihilisme ("rien n'est vrai, rien n'est faux"). En face, il y a ceux
pour qui la libre discussion en vue de séparer le faux du vrai a un sens, de
sorte que le politique comme le scientifique ou le simple jugement peuvent se
régler sur des données profanes indépendantes des opinions arbitraires et
préétablies.
Une pensée totalitaire ne supporte pas d'être contestée. Dogmatique,
elle affirme en brandissant le petit livre rouge, noir ou vert. Obscurantiste,
elle fusionne politique et religion. Au contraire, les pensées antitotalitaires
tiennent les faits pour des faits et reconnaissent même les plus hideux, ceux-là
mêmes que par angoisse ou commodité on préférerait occulter. La mise en lumière
du goulag a permis la critique et le rejet du "socialisme réel". La
considération des abominations nazies et l'ouverture très réelle des camps
d'extermination ont converti l'Européen à la démocratie après 1945. En revanche,
le refus de l'histoire dans ses vérités les plus cruelles annonce le retour des
cruautés. N'en déplaise aux islamistes - qui sont loin de représenter les
musulmans -, il n'y a pas de commune mesure entre la négation de faits avérés
comme tels et la critique verbale ou dessinée des multiples croyances que chaque
Européen a le droit de cultiver ou de moquer. [...]
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